"Je n'avais pas le choix"
- Tiphaine Périn
- 4 oct. 2022
- 3 min de lecture

Il y a quelques jours, j’ai regardé un documentaire sur l’artisanat. Le film présentait notamment un homme réservé, modeste mais dont les yeux brillaient dès qu’il parlait des arbres. Cet homme c’est Rick Kelly et il fabrique à la main les Carmine Street Guitars, dont le bois offre une telle qualité de son qu’il a fourni Bod Dylan, Jim Jarmush ou encore Lou Reed et Patti Smith.
J’ai toujours été admirative des personnes passionnées, pour qui les choses semblent claires, évidentes, immuables, faciles. Toutes ont la même phrase pour raconter leur histoire : « je n’avais pas le choix ». Cette phrase, à la fois magnifique et effrayante, m’a poussée à me poser la question : au fond, choisit-on vraiment son métier ou est-ce lui qui nous choisit ?
Personnellement, mes choix professionnels n’ont été qu’une série d’opportunités saisies, sans grand objectif, ni grand sens. Ce fut spontané, vivant, vibrant, mais au final assez angoissant et frustrant. Jusqu’à aujourd’hui.
Alors, doit-on croire en un potentiel inné, en l’idée selon laquelle nous accomplirons nécessairement notre cours de développement, parce que nous y sommes prédéterminés ? Ou bien, sommes-nous libres de devenir qui nous voulons être?
Si l’on choisit de croire que quoi que nous fassions, nous sommes prédestinés à un destin, alors effectivement il n’y a aucun choix à faire. Ce sont les métiers qui nous choisiront un jour ou l'autre, soit par hérédité, héritage, transmission, soit par vocation au sens d’un mouvement intérieur initié par quelque chose de plus grand que soi. Comme pour Rick.
Mais si l’on pense que l’humain n’est rien au départ et qu’il peut choisir qui il veut être, alors cette liberté de choix est aussi puissante qu’angoissante car elle nous rend garant de qui nous sommes, nous empêchant d’invoquer ni le destin, ni les déterminismes biologiques, psychologiques ou sociologiques comme responsables de nos actions. Devant cet éventail de possibilités, nous faisons alors des choix de métiers, soit par opportunité soit en fonction de nos besoins ou de nos compétences.
Je rencontre plusieurs profils de personnes :
celles qui dès le départ savent et qui n’ont pas l’impression de choisir une profession tant l’évidence est là (impression selon moi illusoire car ces personnes choisissent de suivre cette évidence d'une façon ou d'une autre) ;
celles qui choisissent une voie parmi d’autres, la suivent et se découvrent une passion (on peut alors effectivement croire au destin ou à la chance) ;
celles qui choisissent une voie parmi d’autres, la suivent puis arrivées au bout réalisent que ce n’était pas la bonne ;
et celles qui tâtonnent, entament, recommencent, avancent, reculent, doutent, et parfois se perdent.
Dans ces deux derniers cas, l’impasse aussi bien que l’errance révèlent une méconnaissance, une ignorance voire un déni de soi-même.
Dans mon ancien métier, j’étais souvent assaillie de doutes : « Est-ce vraiment dur ou est-ce moi qui ne suis-je pas assez forte? Pas assez compétente ? Pas suffisamment engagée ? ». C’est seulement après une psychothérapie et un bilan de compétences que j’ai réalisé que ce n’était pas une question de compétence, de faiblesse ou d’engagement, mais une question d’harmonie. Non seulement le métier était dur mais en plus il était en dissonance, en décalage avec qui j’étais réellement.
Dès lors, j’ai choisi de choisir une activité en accord avec ma personnalité et mes valeurs. Et tout est devenu non pas plus facile, mais plus naturel. Les approches rationnelles du travail telles que le fordisme ou le taylorisme, dont s’inspirent encore aujourd’hui certaines techniques de management, n’ont eu de cesse de vouloir adapter l’humain au travail. Or c’est tout l’inverse qu’il convient de faire et ce aussi bien dans les organisations du travail que dans le rapport au travail de chacun : adapter le travail à l’humain, adapter le travail à soi.
Finalement, je ne sais pas vraiment dire qui de soi ou du métier, lequel choisit vraiment l’autre. En revanche, je sais que c’est en se connaissant en tant qu’homme ou femme doué.e de motivations, de besoins, d’idées et de valeurs que l’on peut alors véritablement s’engager dans un travail qui nous sied. Car alors tout s’accorde. Tout s’est aligné dès lors que j’ai cessé de vouloir coller au fantasme de celle que j’aurais aimé être. Pas que les contraintes et les échecs aient disparu (ô non), mais je les aborde différemment : plutôt que des poids, j’y vois dorénavant des occasions de réfléchir, de rebondir et d'apprendre, encore, et encore, et encore.



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