La souffrance au travail : une récupération opportuniste ?
- Tiphaine Périn
- 22 nov. 2022
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 nov. 2022

J'aime beaucoup la revue Socialter dont je salue l’engagement et la qualité éditoriale. Les sujets de fond abordés sont pour moi des bases de réflexion solides, en tant que citoyenne et consommatrice d’une part, mais également en tant que psychologue du travail. Car je considère en effet la santé au travail comme un sujet de société actuel et incontournable au même titre que la crise écologique.
Et en effet, dans le dernier numéro consacré à l’éco-anxiété, la chercheuse Laelia Benoit fait elle-même le parallèle entre l'éco-anxiété et l’épuisement professionnel tant la logique sous-jacente « stress/vulnérabilité » est la même. Enfin, cette analogie m’est devenue encore plus frappante à la lecture du texte de Vincent Bresson dénonçant le marché du bien-être qui se développe actuellement autour de l’éco-anxiété avec la phrase parfaitement ironique suivante : « Aucun problème : « transformer les contraintes en opportunités » est le premier commandement de l’entrepreneur moderne ». Je me suis presque étouffée avec mon café et une vague de honte m’a submergée : c’est exactement le genre de phrase que je dis aux salariés que je rencontre.
Dès lors, j’ai été envahie par la question de mon positionnement éthique et déontologique : en dédiant ma pratique à la santé au travail et en accompagnant les salariés en souffrance, est-ce que je lutte contre un système que je dénonce ou en suis-je moi-même complice ? Et plus généralement, la prise en charge de la souffrance au travail constitue-t-elle un acte politique ou une tentative de récupération opportuniste ?
L'action passe aussi par la reconstruction
Dans mon activité en cabinet auprès des personnes en souffrance au travail, mon rôle est d’analyser leur situation pour les aider à faire le tri entre ce qui relève du travail et ce qui relève de la sphère plus personnelle. Parallèlement, je travaille avec ces personnes à développer de nouvelles ressources intérieures pour faire face à leur situation, et transformer leur épreuve en expérience pleine de sens, leur apportant plus de connaissance d’elles-mêmes et de confiance dans leurs capacités à agir.
Alors oui, j’apprends aux patients que la contrainte qui ne peut pas être supprimée ou évitée, peut être contournée et donner lieu à une forme de créativité, de montée en compétences. Parce que puis-je dire sinon? Démissionner ? Au risque de tout perdre ? Oui c’est évoqué, mais c’est justement cette (apparente) impossibilité à déjouer les contraintes qui font que les résistances sont grandes et que les personnes ont cette sensation d’impuissance qui leur fait péter les plombs. Alors, on soutient, et on traque la moindre occasion de redonner confiance, notamment en apprenant au patient, petit à petit, à changer de regard sur les obstacles et en soulignant sa capacité à les confronter ou à les contourner. Car pour des personnes épuisées, qui en sont arrivées à douter de leurs compétences et de leur valeur en tant que personne, réaliser qu’elles ont le pouvoir de changer les choses est très apaisant. Mais l’anxiété et l’épuisement devenus pathologiques sont souvent tels que poser des mots, prendre soin de soi, réapprendre à lâcher prise et à se ressourcer est un passage nécessaire vers le développement de sa propre résilience et l’acceptation de ses propres limites. Sinon, c’est la voie directe vers l’effondrement psychique, la perte de saveur de la vie et donc l’inaction totale. Aussi, prendre un temps pour soi dans un espace dédié et sécurisant peut être le début de quelque chose de plus grand.
Quand j’ai choisi de dédier ma pratique à la santé au travail, c’était aussi pour moi une manière de faire la promotion d’une autre conception du monde et du travail. Et s'il faut accompagner les personnes épuisées, anxieuses ou stressées, ce sont surtout les organisations du travail qu’il faut revoir. Et en favorisant les possibilités individuelles et collectives de développement du pouvoir d’agir, je pense que l’intervention en psychologie du travail peut devenir un outil politique de par la dimension durable qu’elle suggère et la transformation des rapports humains qu’elle propose.
Mais "les vraies solutions sont préventives et collectives" Laelia Benoit
Comme pour tout sujet de société, il est souvent tentant de déplacer les responsabilités sur la vulnérabilité des personnes, en proposant par exemple à des personnes surchargées des coaching d'organisation personnelle au lieu d'agir directement sur les sources de cette surcharge. Il s’agit donc également de lutter contre la tendance hygiéniste et stérile à vouloir guérir les individus, en oeuvrant aussi au coeur des institutions et des organisations, car c’est à ce niveau que des changements en profondeur sont réellement possibles.
Le code de déontologie des psychologues stipule que « la mission fondamentale du psychologue est de faire reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique. Son activité porte sur les composantes psychologiques des individus considérés isolément ou collectivement et situés dans leur contexte ». De ce fait, la mission du psychologue indépendant intervenant dans les organisations est d’entendre et de répondre à une demande (le plus souvent celle d’un employeur qui souhaitent que ses salariés aillent mieux pour qu’ils travaillent mieux), tout en conservant et en défendant une certaine réserve éthique, tournée vers la santé mentale des individus.
En pratique, cela revient à répondre à la demande de l'employeur en se concentrant sur les difficultés rencontrées par les individus dans la réalité de leur travail, et sur les ressources organisationnelles pour les aider à surmonter ces difficultés. Soit de proposer que les salariés travaillent mieux pour aller mieux, et non l'inverse. Et de cette manière, je considère intervenir dans une position "tierce" dans laquelle je tente de concilier les besoins des deux parties, dans une logique de recherche de performance économique certes, mais aussi sociale.
Si je ne nie pas une récupération parfois maladroite du stress ou de la souffrance au travail, j'ai envie de croire qu’un renversement des opportunités est possible, dans la limite d’une certaine éthique personnelle et professionnelle. Car c’est aussi en s’appuyant sur le système tel qu’il existe, avec ses valeurs de performance, de capital et d’image, que l'on peut pousser la porte des organisations, tout en adoptant un positionnement qui permette de redonner du pouvoir aux salariés, premier facteur de santé.
Et donc finalement oui, il convient parfois de transformer les contraintes, en opportunités.



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