Notre métier, notre identité ?
- Tiphaine Périn
- 27 sept. 2022
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 sept. 2022

©Montresso* Art Foundation
Il y a quelques semaines, j'ai assisté à une exposition de l’artiste franco-congolais Kouka et ses fameux guerriers bantu.
Le guerrier bantu (« bantu » signifiant « humain » en langue bantoue) représente ici le symbole reliant le passé et le présent, une figure de mémoire, l’homme originel universel. Inspirés de vieilles photographies prises par des blancs ayant rencontré ce peuple vivant entre le Cameroun et la pointe de l'Afrique du sud, ces portraits représentent donc aussi le regard impérialiste de l’occidental sur les « bantus », les « humains » africains.
En déclinant différentes formes du portrait sur différents supports et ce depuis plusieurs années, Kouka développe ses thèmes de recherche autour de l’essence de l’Homme, et de l’identité.
Alors ce soir là, devant ces tableaux, je me suis demandée : finalement, qui sommes-nous vraiment ? Ce que nous montrons ou ce que les autres voient ? Et a raisonné en moi cette petite phrase que nous avons tous et toutes prononcé et entendu : « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ».
Car derrière cette banale question, il me semble que le véritable enjeu est identitaire et que la véritable demande est : dis moi quel est ton métier et je saurai qui tu es.
« Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »
On a tous prononcé et entendu cette question lors d’un dîner ou d’une fête. Après le prénom, c’est la deuxième question que l’on pose quand on rencontre quelqu'un. S’il est vrai que cette question a le pouvoir de lancer la conversation, elle offre également une possibilité double : celle pour le questionneur de jauger son interlocuteur en s’en faisant une représentation, et celle pour le questionné d’exposer une part de lui-même. C’est un peu comme les chiens qui se reniflent le derrière pour savoir à qui ils ont affaire.
Les questions que je me pose aujourd’hui sont : Pourquoi cette question ? Qu’est-ce notre métier est censé dire de nous ? De qui on est ? De notre identité? Et que cherche-t-on vraiment à savoir de l’autre quand on lui demande « ce qu’il fait dans la vie »? Notre vie est-elle réduite à ce qu’on y fait ? Sommes-nous ce que nous faisons ?
Le mythe de l’identité
Selon les psychologues Tajfel et Turner, l’identité sociale est la part de nous-même que nous percevons comme appartenir à des groupes. Ainsi, elle est la part de moi-même que j’exprime lorsque j’affirme être « femme », « française », « mère » ou « psychologue ».
Chaque facette d’identité exprimée est aussitôt associée à des valeurs de contribution à la société, de réalisation de soi, de mérite. Elle est également fortement reliée à des motivations d’estime de soi, d’efficacité et d’appartenance. Par exemple, si lors d’un mariage pompeux mon voisin de table me pose la fameuse question « et toi qu’est-ce que tu fais dans la vie? » et que j’affirme être psychologue, j’exposerai pour mon intérêt pour l’écoute et l’analyse et mon appartenance à la catégorie des professions du care.
Or, nous existons à travers les yeux des autres. Notre identité n’est donc que le résultat de l’identification que les autres font de nous-mêmes. Lorsque j’affirme être psychologue, mon identité ne réside pas dans cette affirmation, mais dans l’image que l’autre se construit du psychologue. Cette identification n’est donc pas figée, puisqu’elle est fabriquée à partir des représentations que l’autre possède. Peut-être que la personne en face de moi ne verra pas la dimension scientifique de cette activité, mais plutôt un imposteur à 100€ de l’heure se contente de faire des « hum hum » sans réellement écouter son patient.
Cela revient à dire que l’identité « psychologue » n’existe pas en soi et qu’il existe autant de psychologues que de personnes qui se représentent un psychologue. Il convient donc finalement de déplacer la logique de l’identité vers la logique de l’identification, soit d’un objet statique et permanent vers un sujet vivant, subjectif, animé d’une vision du monde et donc difficilement maitrisable.
Nous et les autres
Ceci étant dit, il n’en reste pas moins nous avons tous besoin d’une identité sociale positive, dont nous pouvons être fiers, que nous reconnaissons et valorisons, bien qu’elle soit finalement factice. Sinon, c’est l’échec narcissique assuré, l’angoisse, la haine de soi, la souffrance.
Ce besoin d’une identité sociale positive, on la retrouve dans tous nos groupes d’appartenance tels que notre famille, notre pays, notre entreprise… mais également dans la comparaison de notre groupe par rapport aux autres groupes. C’est pourquoi, une fois que je me suis exposée en répondant que je suis psychologue, je m’empresse de demander en retour « Et toi? ». L’interaction évolue alors, passant de la présentation ou de l’exposition à la comparaison. Et du sens que prendra cette comparaison émergera alors un comportement : de l’admiration, de la connivence, de la gêne, de l’indifférence, du mépris…
On voit dès lors donc ce sont le contexte socio-culturel de la rencontre (un mariage pompeux), le groupe auquel on s’identifie (ici psychologue et trader) et nos propres représentations de ces groupes qui sont à la base de nos comportements sociaux. Et ce jeu de réactions et de postures passe inexorablement, du moins dans nos sociétés occidentales, par le statut que nous prête le travail.
Cette forme particulière d’identification sociale, dans laquelle je me définis à l’autre en fonction de mon appartenance à un métier, me pousse à partager l’histoire, les succès et les échecs de ce métier comme étant les miens propres, et à adopter les comportements que j’estime incomber à ce groupe. Le travail représente ainsi un lieu de construction et de renforcement identitaire qui permet de se positionner dans la société.
Souffrance au travail, crise identitaire
Aussi, la mise en difficulté dans la dimension professionnelle, quelle qu’en soit la nature ou l’ampleur, s’accompagne d’une souffrance intense, car elle vient souligner l’échec narcissique vu plus haut, en mettant en branle notre place dans la société. C’est pourquoi lorsque nous ne sommes plus en phase avec certaines règles de métier, avec les tâches qui nous incombent ou avec les valeurs de notre entreprise, peuvent apparaître des pathologies et des troubles associés : dépression, addictions, épuisement professionnel, suicide..., qui peuvent s’accompagner de conséquences en chaîne tant sur le plan professionnel que privé : conflits, accidents du travail, divorce, absentéisme, isolement, perte de motivation, fautes professionnelles...
Le travail a des frontières spatiales, temporelles, sémantiques, mais n’a pas de frontière psychique. Je travaille avec qui je suis et mon travail participe à ce que je suis. Il ne s’agit alors pas de me considérer comme femme, française ou psychologue mais plutôt comme tout cela à la fois.
Et si je pose cette fameuse question et que mon interlocuteur me répond qu’il est trader par exemple, il est probable que je me représente (sans doute à tort) une personne qui aime l’argent et qui travaille 80 heures par semaine soit en contradiction avec mes valeurs et ma vision du travail. La conversation risque donc au mieux de changer de sujet, au pire de s’arrêter là. Mais on peut aussi s'engager dans cette différence, désamorcer cette bataille d'ego et en profiter pour essayer de comprendre l'autre. Ce serait alors peut-être là le début d'une vraie rencontre.



c'est peut être aussi parce qu'on n'ose pas (ne souhaite pas) être vu pour ce qu'on est vraiment, peut-être faudrait-il plutôt demander "et toi, qu'est-ce que tu aimes dans la vie ?" ;)