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Optimisation de l'anxiété


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J’ai un péché mignon : quand j’ai besoin de me détendre, j’aime bien regarder de temps en temps un épisode de Friends ou de la série The Big Bang Theory. Oui, c’est vrai, je ris devant l’Asperger de Sheldon Cooper, les obscénités d’Howard Wolowitz et le look d’Amy Farrah-Fowler. Mais au-delà du ton comique de la série, les thèmes soulevés par l’omniprésence de la science sont souvent intéressants. Notamment dans un épisode intitulé en français « Optimisation de l’anxiété » et dans lequel Sheldon, le physicien théoricien surdoué se met sciemment en état de stress, pensant ainsi être intellectuellement stimulé et pouvoir avancer dans ses recherches. Il demande alors à ses amis de le contrarier pour stimuler sa vigilance et optimiser sa production intellectuelle, ce qui donne évidemment lieu à plusieurs scènes cocasses. Cette idée saugrenue, il l’a eue en s’inspirant des résultats d’une étude scientifique qu’il cite dans l’épisode. Alors j’ai cherché cette étude pour en savoir plus et tenter de répondre à la question : faut-il vraiment être stressé pour être performant ?


La loi Yerkes-Dodson

Dans l’épisode cité, Sheldon fait donc référence à un article culte dans l’histoire de la psychologie intitulé THE RELATION OF STRENGTH OF STIMULUS TO RAPIDITY OF HABITFORMATION et écrit par Robert M. Yerkes et John D. Dodson en 1908. Cet article relate une expérience que les chercheurs ont mené pour étudier la relation entre la force d’un stimulus et le taux d’apprentissage. Ils ont laissé le choix à des souris d'entrer dans une boîte parmi deux proposées. L'une des boîtes était blanche, l'autre noire. Quelle que soit leur position relative, le sujet (la souris) devait choisir la boîte blanche et les tentatives d'entrer dans la boîte noire entraînaient automatiquement une petite décharge électrique. La tâche des auteurs était alors de découvrir (1) si l'intensité de ce stimulus électrique influait sur la rapidité avec laquelle les souris acquièrent l’habitude d'éviter le passage noir, et si oui, (2) quelle force particulière du stimulus est la plus favorable à l'acquisition de cette habitude. Et en effet, les résultats de cette étude ont montré que le rendement et l’excitation étaient directement liés, ce qui a donné lieu à la loi de Yerkes-Dodson. Cette loi dicte que le rendement augmente avec l’excitation physiologique ou mentale, mais ce seulement jusqu’à un certain point. Lorsque les niveaux d’excitation sont trop élevés, le rendement diminue. Selon cette loi, la meilleure façon de renforcer la motivation et le rendement consiste à travailler avec des tâches objectives qui nous permettent d’être alertes.


Mais aujourd’hui, le travail est bien plus d’une succession de tâches objectives et dans le domaine de la production de service de masse, on assiste au passage d’une mobilisation des corps à une mobilisation de la subjectivité du travailleur qui doit canaliser son énergie psychique sur des objectifs de production. On parle alors de charge cognitive (ce qu’il faut mémoriser, anticiper, choisir, ce à quoi il faut être attentif, les problèmes qu’il faut traiter, etc.)  et de charge émotionnelle (ce qu’il faut endosser, supporter, cacher, feindre, etc.).


Le stress n’est pas une émotion

Le stress n’est pas une émotion, mais une réponse de l’organisme aux exigences de l’environnement. C’est une sensation qui passe par le corps (sueurs, accélération cardiaque, bouche sèche…) et qui apparaît lorsque l’on sent notre bien-être menacé mais qu’on n’a pas de réponse immédiate pour réduire cette menace. Le stress est donc une réaction défensive d’alarme lorsque l’on sent ses ressources (matérielles, physiques et/ou psychologiques) dépassées par une situation. C’est ce que l’on ressent quand un chien nous fonce dessus, mais également quand on reçoit un mail accusateur, car le cerveau ne fait pas la différence entre une situation réelle de danger et une situation virtuelle de danger. Le stress est donc à appréhender dans une dimension émotionnelle et subjective.



Du stress oui, mais pas trop.

Du stress il en faut oui, pourquoi ? Parce que sinon nous ne serions pas performants.

Par exemple, si un chien vous fonce dessus et que vous n’êtes pas stressé.e, vous risquez de ne pas réagir et donc de vous faire mordre. De même, si vous avez une présentation à faire au travail et que vous n’êtes pas du tout stressé.e, il y a des chances que vous ne prépariez rien et que votre présentation soit très moyenne. En revanche, avec un peu de stress, vous vous prépareriez pour faire face à la situation, votre corps se mettrait à sécréter les hormones dont vous avez besoin et vous partiriez en courant face au chien ou vous travailleriez peut-être un peu plus ou un peu mieux que d’habitude pour que votre présentation soit un succès. C’est ce qu’on appelle le « bon stress », celui qui est inhérent à une situation, celui qui nous rend meilleur parce qu’il nous pousse à nous dépasser, à condition qu’il soit temporaire et ponctuel.


Mais pas trop pourquoi ? Parce que nous risquons d’être moins performants.

Reprenons l’exemple de la présentation à faire : c’est normal d’être un peu stressé.e avant une performance, mais si vous l’êtes trop, vous allez vous préparer certes mais vous allez probablement être également assailli.e de pensées négatives telles que « je ne vais jamais y arriver », « je suis nul.le » , « je vais encore tout rater », « il/elle m’a demandé de faire ça pour me voir me planter » etc., pensées elles-mêmes générées par vos expériences passées et votre éducation. Or, tout ce stress supplémentaire risque de faire chuter votre performance. C’est ce qu’on appelle le « mauvais stress », celui qui est relié à nos pensées et non plus à la situation.



Bon alors, stress ou pas stress ?

Il est toujours tentant de rester dans sa zone de confort mais à long terme, ce n’est pas satisfaisant. Le travail peut être un facteur de développement de santé physique, mentale et sociale, si les ressources sont disponibles certes, mais surtout mobilisées. Ce lien, entre la santé et le travail, se trouve là, dans le développement de la possibilité d’agir, de créer, de développer ses compétences. Le travail permet d’atteindre des objectifs personnels ou des résultats dont on peut être fiers tels que oser prendre la parole en public, oser dire non, réaliser un projet…


Il s’agit donc de déplacer son regard, de changer sa perception des enjeux de la situation stressante : plutôt qu’une menace, tentons de la voir comme un défi. Tentons de transformer la contrainte en opportunité d’apprendre et de monter en compétences.


La psychologie sociale repose sur l’idée que les pensées, les émotions et les comportements sont indissociables d’un contexte. Cela implique que ce déplacement de regard et ce travail sur les pensées n’est possible que si le contexte de travail le permet. Les méthodes de management par le stress sont destructrices par excès et ont pour conséquences l’épuisement, le burnout, les décompensations… les pressions temporelles, les objectifs de productivité irréalisables, les injonctions paradoxales, la multiplication et l’interruption des tâches portent atteintes non seulement aux conditions de travail mais également à l’intégrité des salariés, alors véritablement coupés de leur capacité à prendre une place d’acteur, de créer, d’inventer. Il ne s’agit pas de viser un contexte de vie exempt de toute difficulté, ce qui parait illusoire, mais de faire en sorte que les difficultés auxquelles les individus sont confrontés soient traitables, c'est-à-dire qu’ils aient accès aux ressources nécessaires (en eux et/ou dans la situation) pour les dépasser. Ces difficultés peuvent ainsi être source de sens et permettre le développement.


Au niveau individuel, il s’agit donc avant tout de prendre du recul, d’analyser la situation et d’essayer d’identifier objectivement les sources de stress : la situation, mes pensées ou les deux, afin d’y répondre avec la stratégie la plus adaptée, dans un contexte donné. Dans la série en question, Sheldon épuisé, irritable, sale, accro au redbull et amaigri finit par accepter de se reposer. Il réalise alors que ses nouvelles idées ne viennent pas de son stress, mais de lui-même. Car finalement tout vient de nous : les idées, les visions, les savoirs, savoir-faire et savoir-être… ne sont que le résultat de nos expériences, de nos talents et de notre créativité, de la petite dose de stress qui permet de les mobiliser, du contexte dans lequel nous évoluons mais surtout et avant tout, de notre croyance en nos capacités d’y arriver.

 
 
 

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Tiphaine Périn | Psychologue

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