Quiet quitting : I would prefer not to...
- Tiphaine Périn
- 20 sept. 2022
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 sept. 2022

"Tu as entendu parler du quiet quitting?" C’est d’abord une patiente qui m’en a parlé, puis une copine RH, puis France Inter… alors j’ai bien du commencer à m’intéresser au phénomène quiet quitting traduit en français par "démission silencieuse".
Au début, je pensais naïvement qu'il s'agissait de personnes qui abandonnaient leur poste petit à petit, mais non ! Le quiet quitting c’est le fait, pour des salariés, de ne faire que ce qu’on leur demande. Ni plus, ni moins. Cela se traduit pour certains par se déconnecter les soirs et les week-ends, pour d’autres par partir à l’heure stipulée dans leur contrat de travail. Le quiet quitting revient donc à avoir une vie en dehors du travail.
Je préférerais ne pas
Ce que j’ai d’abord réalisé en faisant mes recherches, c’est que ce n’est pas un comportement nouveau : cette tendance aurait en fait deux siècles et serait apparue sous la plume d’Hermann Melville dans sa célèbre nouvelle « Bartleby » parue dans les années 1850.
Le narrateur est un notaire qui engage dans son étude un dénommé Bartleby pour un travail de clerc, chargé de copier des actes. Au fil du temps cet être qui s'est d'abord montré travailleur, consciencieux, lisse, ne parlant à personne, révèle une autre part de sa personnalité : il refuse tous les travaux que lui demande son patron. Il ne les refuse pas ouvertement, il dit simplement qu'il « préférerait ne pas » les faire, et ne les fait pas. Et cette phrase revient alors systématiquement dans sa bouche :
I would prefer not to,
traduite en français par « je préférerais ne pas », « j'aimerais mieux ne pas » ou encore « j'aimerais autant ne pas ». Peu à peu, Bartleby cesse complètement de travailler, mais aussi de sortir de l'étude, où il dort. Il ne mange rien d'autre que des biscuits au gingembre, et refuse même son renvoi par son employeur. Ce personnage a beaucoup inspiré les théoriciens de « l’anti-pouvoir » voyant en lui une illustration d'une nouvelle stratégie de lutte : fuir.
Sur le papier, pourquoi pas. Après tout, pourquoi faire plus que ce qui est écrit sur sa fiche de poste alors que l’on en tire aucune satisfaction supplémentaire ? Assistons-nous à un véritable signe de changement sociétal, de contre-culture de la performance ? Je n’en suis malheureusement pas certaine. Tout d’abord, le terme « quitting » traduit en français par « démission » me pose question. En quoi décider de faire juste le travail pour lequel on est payé revient-il à démissionner ? Cela signifie-t-il que ne pas faire plus que ce qui est prescrit revient à ne pas travailler du tout ? Comme si la personne était absente, qu’elle était partie? Et par extension, devons-nous comprendre que la rentabilité d'une entreprise ne tient que sur le travail fourni en dehors des heures effectives de travail ?
Ce terme est apparu récemment, durant l’été 2022, aux États-Unis, et a pris sa source dans le retour au travail des personnes après près de deux ans de pandémie et de travail suspendu, si ce n’est pas perdu. Car en effet, si la pandémie a apporté quelque chose de positif, c’est bien du temps : du temps à passer avec sa famille, avec ses proches, à lire, à écrire, à faire du sport, à approfondir des passions, à réfléchir. Or aujourd’hui, les salariés ne veulent pas perdre ce qu’ils ont gagné. Mais en quoi refuser de sacrifier son temps et ses proches en ne faisant que le travail demandé revient-il à démissionner? N’est-on pourtant pas là dans une simple volonté de rétablir une forme de logique ?
Finalement, ce terme semble traduire de manière péjorative le simple fait de vouloir satisfaire un besoin humain fondamental : celui de se respecter en mettant des limites, en reprenant la main sur son temps de travail. Difficile alors de ne pas se demander si à travers la question du "quiet quitting", ce n’est pas de l’employeur qu’il s’agit...
Un silence qui en dit long
Il me semble donc que nous assistons à un renversement des responsabilités. Le nom est comme nous l’avons vu, bien trouvé : la responsabilité de l'acte est reporté sur le salarié qui décide d’en faire moins, ou plutôt qui décide de ne plus en fait trop. N’est-ce pas là une façon pour les organisations de se dédouaner, tout en détournant l’attention des racines du phénomène ? Parce que la véritable question à se poser au fond c’est : pourquoi les salariés décident-ils de suivre cette tendance ? Car si certains salariés présentent leur démission silencieuse comme un acte de résistance ou une nouvelle résolution bien-être, j’y vois plutôt un nouvel indicateur de souffrance au travail. Se pose donc de manière plus large la question même de la responsabilité de la santé au travail qui, juridiquement, revient à l’employeur. Or, ce nom est de nature à désengager les employeurs de leur devoir de prévenir les atteintes à la santé au travail et à les dispenser de remettre en question leur organisation du travail.
D’après le psychologue anglais Edward L. Deci connu pour ses travaux sur la motivation, l’être humain présente
une tendance inhérente à rechercher la nouveauté et les défis, à développer et à exercer ses capacités, à explorer et à apprendre.
Seulement, cette motivation intrinsèque n'est possible que dans certaines situations soit, dans le cadre du travail, selon l'organisation et les conditions de travail établies par l'employeur.
Je vois donc dans le quiet quitting une volonté de la part de ces salariés de ralentir pour se préserver certes, mais également un énorme gâchis de potentiel. Parce que j’envisage le travail comme une activité source d’épanouissement, de développement et de créativité, cette forme de désengagement est avant tout symptomatique de pratiques managériales centrées sur le contrôle et la performance arrivées à bout de souffle.
Si je n’encourage pas la démission silencieuse, je la comprends. Mais toute silencieuse qu’elle est, ce n’est pas l’expression d’un désengagement que j’entends, mais la perte du sens profond du travail. Alors à nous tous, employeurs, salariés et acteurs de la santé au travail, de nous réunir et de le retrouver.



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