top of page
Rechercher

« Ça peut aller » ou la question de la santé


ree

En cette période d’inflation, de tensions politiques, de 8ème vague, de guerre en Ukraine, de répression en Iran, de cynisme écologique et de pénurie de carburant, il est difficile de dire que tout va bien. Pourtant, à la question « comment allez-vous en ce moment? » beaucoup de patients me répondent d’abord : « Ça peut aller », comme une injonction à ne pas en rajouter à l’anxiété ambiante.


Aussi, je me suis posée la question suivante : peut-on dire que nous allons bien juste parce que « ça peut aller » ? Et au fond, c’est quoi « aller bien »?


Santé vs maladie ?


Le Petit Robert définit la santé ainsi : « Bon état physiologique d'un être vivant, fonctionnement régulier et harmonieux de l’organisme ». La santé résiderait donc dans la présence d’un état physiologique correct et équilibré de l’organisme et ce sur une certaine période. Dois-je comprendre alors que je suis en bonne santé parce que mon corps va bien? La santé est-elle le contraire de maladie, de pathologie, de souffrance? Est-ce juste un corps qui « fonctionne »? Ou plus que cela?


Dans sa constitution de 1946, l’OMS a défini la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. ». Au-delà de la vision holistique de la santé, cela sous-tend donc l’idée que l’absence de maladie ou de souffrance, bien que nécessaire, n’est pas suffisante pour constituer et définir la santé. Cette définition va même plus loin, en affirmant que la santé est caractérisée par la présence additionnelle d’un état positif… Et comme ces considérations relatives à la santé s’appliquent également pour la santé au travail, cela signifie donc qu’un travail sain ne consiste pas seulement en la réduction ou la disparition des facteurs délétères, mais il doit en plus promouvoir et protéger la santé.


Notre santé, notre pouvoir ?


Une question qui revient fréquemment est de se demander si la santé d’un individu dépend avant tout de lui- même, ou bien si elle dépend de facteurs externes, sur lesquels il n’a que peu ou pas d’influence... Malheureusement aujourd’hui, la grande tendance est de responsabiliser l’individu par rapport à son état de santé.

Or, chaque employeur est légalement et juridiquement incité à considérer l’enjeu de la santé de ses salariés. En effet, dans le cadre de son emploi, l’individu est directement aux prises avec un contexte dont il ne maitrise ni ne choisit, tous les déterminants. Il met donc potentiellement en jeu sa santé au bénéfice de son employeur et c’est pour cette raison qu’en contrepartie du lien de subordination, l’employeur doit assurer la mise en œuvre des principes de prévention afin d’éviter toute atteinte à la santé.

Donc s’il paraît en effet important, en termes de santé publique, d’éduquer et d’inciter les personnes à adopter des conduites saines (5 fruits et légumes par jour, fumer tue etc.), cette approche hygiéniste tend à minimiser l’impact des facteurs environnementaux. Notamment, lorsqu’elle est implantée dans la sphère professionnelle, elle amène à réduire la prévention des RPS à des injonctions comportementales (formations à la gestion du stress et des émotions, prescriptions de s’étirer ou d’adopter des « bons » gestes et postures, obligation à déconnecter...). Loin de dire que ces injonctions sont totalement vaines, elles ne s’avèrent pour autant que faiblement efficaces, voire contreproductives.


Et en effet, la plupart des patients que je rencontre ont un travail en CDI, plutôt bien payé, des collègues plutôt sympa, des avantages (télétravail, CE, cours de yoga, séminaires à Milan…). Et pourtant, ils ne vont pas bien. Ils dorment mal et ont plus en plus de mal à se lever le matin. Ils souffrent de maux de dos, de tête, de ventre. Ils sont irritables et s’énervent après leurs enfants. Ils font des crises d’angoisse. Ils se sentent dépassés, seuls et impuissants. Donc s’il est vrai qu’une bonne hygiène de vie et de bonnes conditions de travail sont essentielles, il semblerait que ce n’est pas uniquement là que résident les facteurs de santé.


La santé au travail, c’est quoi ?


Bien que la santé dépende en partie des choix individuels, elle est forcément impactée par les conditions de vie et bien entendu de travail. Et si nous partons de la définition positive de la santé vue plus haut, la santé n’est pas juste se sentir "pas mal", mais c’est se sentir "bien". Donc la santé au travail, c’est rentrer le soir chez soi, fatigué mais satisfait d’avoir appris ou réalisé quelque chose qui a du sens pour nous. C’est retrouver ses amis, son conjoint, sa famille et avoir envie de leur raconter sa journée.


Il s’agit donc ici de défendre la santé au travail comme état de bien-être. Pas le bien-être ressenti après un massage californien, mais celui qui nous fait nous sentir « bien » parce qu’on a pu agir, apporter quelque chose, être utile et ce dans un collectif soutenant, engagé et respectueux. De ce fait, mettre en place des cours de yoga ou des parties de baby-foot pour compenser les heures supplémentaires, les humiliations, les injonctions contradictoires ou l’absence de reconnaissance sont vains sans une organisation du travail qui répond aux besoins fondamentaux de chacun et donc favorise le développement de la santé :

  • le besoin d’être reconnu, respecté, stimulé, sécurisé

  • le besoin de se sentir efficace, compétent, acteur de son environnement

  • et le besoin de se sentir appartenir à un collectif, tout en pouvant y affirmer son individualité.

En agissant sur l’environnement, les prescriptions et les conditions de/du travail, en faisant en sorte que l’individu n’ait plus à arbitrer entre sa santé et l’atteinte des résultats, la santé sera préservée, voire trouvera des opportunités pour se développer.


Défendre la santé au travail c’est rendre au travail sa fonction d’activité humaine, créatrice de développement individuel, collectif et social. C’est reconnaître la nécessité d’aller plus loin, afin de permettre aux individus de faire un travail de qualité, de participer à la vie de la cité, de préserver leur environnement, de se développer et d’apprendre, encore et toujours.


Car c’est seulement à ce moment là, que nous irons vraiment bien.

 
 
 

Commentaires


Consultations souffrance au travail

© 2022

Tiphaine Périn | Psychologue

bottom of page